Savoir parler d’éthique, une compétence clé pour la relève en biofabrication

En temps de pandémie, les entreprises pharmaceutiques reçoivent d’importants financements publics pour développer des vaccins. Pourtant, la protection de la propriété intellectuelle leur laisse souvent le contrôle de la production et des prix, soulevant d’importants enjeux d’équité vaccinale. À l’aube des prochaines crises sanitaires, comment garantir un accès juste aux vaccins tout en assurant à l’industrie les moyens de continuer à innover pour sauver des vies?
En cas d’éclosion majeure de grippe aviaire, des mesures préventives, comme la vaccination massive des travailleurs agricoles, pourraient s’avérer nécessaires pour freiner la propagation. Mais après les controverses liées à la COVID-19, et avec les conséquences tant économiques que logistiques ou philosophiques que cela soulève, comment aborder cette vaccination? Jusqu’où peut-on exiger des sacrifices d’un petit groupe au nom de la santé publique, surtout lorsqu’il s’agit de prévenir une catastrophe encore hypothétique?
Autant de questions aussi cruciales que polarisantes, sur lesquelles une vingtaine d’étudiant.es de RampUp se sont penché.es le 26 mai dernier, lors d’une mini Coupe Éthique organisée à Polytechnique Montréal.
Fruit d’un partenariat entre RampUp, le Consortium de Recherche Bridge et la Coupe Éthique du Canada, cette compétition amicale d’une journée favorise la réflexion et le dialogue autour de grands enjeux de santé publique. À travers l’analyse de dilemmes complexes, les étudiant.es sont invité.es à confronter leurs points de vue, à écouter ceux des autres et à explorer les implications morales et éthiques de décisions aux conséquences majeures. (Plus d’informations sur l’approche ici.)
Cette deuxième édition s’appuie sur le succès de la première, tenue en 2025, et poursuit un même objectif : préparer la relève à évoluer dans des contextes souvent incertains, où les décisions prises peuvent avoir des répercussions importantes sur des populations aux réalités et aux besoins très divers.

Écouter, questionner, écouter encore
Répartis en équipes de trois, les participant.es disposent de cinq minutes pour établir leur positionnement sur un cas assigné et préparer une réponse à la question qu’il soulève, avant de la présenter à une autre équipe et à deux juges. Cinq minutes, c’est peu, très peu même, mais l’objectif n’est pas de trouver une solution parfaite ni de construire un argumentaire irréprochable. Les réponses servent plutôt de point de départ à une discussion approfondie. Pendant les quinze minutes suivantes, l’auditoire commente les propositions et questionne celles et ceux qui les ont émises, les amenant à considérer d’autres perspectives et, parfois, à revoir leur position. Puis c’est au tour de l’autre équipe d’exposer son cas, relançant une nouvelle conversation.

« Dans leur vie professionnelle, les expert.es de la santé publique sont confronté.es à l’urgence. Ces expert.es doivent être en mesure d’amorcer immédiatement la réflexion et d’échanger, de façon constructive et efficace pour arriver à une décision rapidement.», explique l’un des juges. Une autre ajoute : « Les questions soulevées par ces cas font partie de celles que l’on se pose constamment dans notre domaine, sans qu’il existe de solution universelle. La relève y sera inévitablement confrontée et cet exercice lui permet d’apprécier leurs multiples dimensions. »
Considérer la dimension humaine et la diversité des réalités
Selon une enquête menée en 2026 auprès de 2 400 adultes à travers le Canada, les conditions dans lesquelles les vaccins sont développés et arrivent sur le marché canadien restent nébuleuses pour nombre de personnes. Par exemple, seules 40 % des personnes interrogées déclarent avoir une connaissance au moins partielle de la manière dont ils sont testés. Le constat est similaire lorsqu’il est question de leur surveillance. Parallèlement, un peu moins de la moitié des répondant.es (43 %) seraient plus enclin.es à se faire vacciner s’ils étaient mieux informé.es.
En tant qu’expert.es du sujet, les professionnel.les de la biofabrication ont certainement un rôle à jouer dans l’éducation du public. Mais dans un contexte où la confiance envers les autorités sanitaires et l’industrie pharmaceutique a été érodée, notamment par les mesures imposées lors des récentes pandémies et les discours très médiatisés de certaines personnalités antivaccins, les enjeux déjà complexes liés à la vaccination sont aussi devenus très sensibles. Mieux vaut donc être bien outillé.e pour les aborder efficacement.

Là encore, la clé réside dans l’écoute et l’ouverture aux différents points de vue. En offrant aux participant.es un espace d’échange sécuritaire et en les encourageant à envisager les arguments de celles et ceux qui pensent autrement, la mini Coupe Éthique les pousse à élargir leurs horizons. La capacité à expliquer pourquoi certaines personnes peuvent être en désaccord avec leur position fait d’ailleurs partie des critères d’évaluation des équipes.
L’éthique comme boussole
Si les points de vue divergent, que les intérêts des un.es s’opposent parfois à ceux des autres, et qu’aucune solution ne peut faire consensus, sur quoi fonder les décisions en santé publique ? Sur la morale et l’éthique, répondent les philosophes.
Après une courte introduction théorique, les participant.es ont donc été invité.es à revisiter les cas et à requestionner les positionnements établis précédemment avec pour focale les principes philosophiques suivants : la dualité entre la volonté de limiter la souffrance et celle de maximiser les avantages, le respect du droit à l’autonomie des individus, les enjeux de partialité, la primauté du plus grand nombre, le devoir d’intégrité des personnes décisionnaires et de fidélité à leurs valeurs en tout temps, et la pertinence d’intégrer à la recherche scientifique les perspectives de personnes non-expertes.
« Alors que la grande majorité de nos étudiant.es à la maîtrise et au doctorat considèrent les enjeux moraux et éthiques comme essentiels à leurs travaux, ces discussions demeurent rares, voire absentes, dans leurs milieux d’études ou de travail. Des exercices comme celui d’aujourd’hui leur montrent qu’ils et elles ont toute leur place dans le débat public et leur donnent les bons réflexes pour y participer de façon réfléchie et constructive. », souligne Pierre-Jean Alarco, directeur exécutif de RampUp.

